Pauline Ferrari : « on n’est pas prêts pour la vague de cyberviolence qui découle de l’IA »
A l’occasion de la 5e édition du Pop Women Festival, Pauline Ferrari, journaliste indépendante spécialisées dans les questions de genres, masculinistes et objets et technologies numériques est intervenue le 7 mars dernier à l’occasion d’une table ronde intitulée « jeux vidéos et réseaux sociaux : terreaux des incels ». Elle a répondu aux questions de RJR..
Pauline, comment on finit par s’intéresser aux questions de genre, autour des jeux vidéos en journalisme ?
J’ai toujours voulu être journaliste depuis que j’ai 6-7 ans. Et je suis une grosse nerd (passionnée d’information, ndlr) et une fan d’Internet. Et donc, en fait, quand j’ai réalisé que ce sujet-là sur lequel je passais le plus clair de mon temps, pouvait devenir un terrain d’analyse et un terrain d’enquête, c’était incroyable. En fait, c’est passionnant de voir que, en fait, Internet est un espace social comme les autres, de la même manière que tu as la rue, l’école… Et du coup, dans ces espaces-là, il y a des conflits, il y a des systèmes de domination, donc des gens qui ont plus de pouvoir que d’autres. Des personnes vivent des discriminations. C’est-à-dire que quand t’es une femme, quand t’es une personne non-blanche, quand t’es une personne queer, en fait, tu vis autant de violence à l’extérieur du monde en ligne que sur Internet, même si tu peux y trouver des espaces chouettes et de sororité. Donc c’est un espace de conflit trop intéressant à analyser.
Et pourquoi les mouvements masculinistes et la montée du discours antiféministe ?
Parce que moi je m’intéresse à ces mouvements-là depuis que je suis adolescente. Quand j’étais ado, je pense que comme beaucoup, j’avais cherché sur Google comment on drague, etc. Et rapidement, j’étais tombée dans cette sphère masculiniste. Et quand t’es une meuf et que tu tombes sur ça, tu te dis que ce n’est pas ta réalité. Mais ça m’a toujours fasciné, donc j’ai toujours gardé un œil là-dessus. Et au fur et à mesure, ces forums un peu cachés ont commencé à sortir du tréfond d’internet pour aller vers des espaces plus mainstream, via des réels sur Instagram, des TikTok.. Et comme je fais de l’éducation aux médias avec des collégiens, collégiennes, lycéens, lycéennes, j’ai commencé à entendre des termes. Je me suis dit, OK, le virtuel sort du virtuel et rentre dans le réel, en terme de vocabulaire, de pensée, de discours.
Quelles sont les actions que vous menez au quotidien ?
Par exemple, j’interviens auprès de jeunes en classe de cinquième à Saint-Denis, là où j’habite. On fait un podcast de cartes postales sonores sur le voyage et l’écologie et tout, c’est grave cool. Je fais aussi pas mal de projets sur les masculinités au pluriel, c’est-à-dire des groupes de parole avec des jeunes garçons, des jeunes hommes, pour un peu voir c’est quoi le consentement, comment on appréhende nos émotions, ce genre de choses. Et puis je forme aussi des professionnels. Que ce soit de l’éducation (enseignants, CPE, AESH,…) ou des gens qui vont bosser avec des jeunes de manière générale (éducateurs, protection judiciaire de la jeunesse…), pour parler de masculinisme et pour essayer de prévenir des signes de radicalisation.
« La haine des meufs », c’est un de tes ouvrages remaniés, c’est « Former à la haine des femmes, comment les masculinistes infiltrent les réseaux ». Est-ce que tu peux nous en parler ?
C’est une enquête que j’ai écrite en 2023 parce que ça faisait longtemps que je travaillais sur le sujet et je me suis plus particulièrement intéressée aux jeunes parce que j’avais cette expérience-là en collège et lycée. J’essaye de montrer à quel point déjà ces réseaux-là existent et ce n’est pas en fait un épiphénomène, un petit truc sur internet. C’est quelque chose de beaucoup plus global, qui touche à peu près tout le monde parce que ce sont des vidéos qui deviennent populaires. J’explique aussi comment ça se fait que les plateformes ne font rien pour modérer ces contenus-là, comment ça se fait que même si on n’est pas intéressé par ces sujets, on se retrouve avec des vidéos d’Alex Hitchens qui nous dit « soit un vrai bonhomme », etc.
On retrouve aussi beaucoup de témoignages de repentis, des mecs qui sont sortis du masculinisme, ou de proches aussi, des gens qui ont vu leur frère, leur ancien copain, tomber là-dedans. Je trouve que ce sont eux qui en parlent le mieux, parce qu’ils ont connu la personne qu’ils étaient avant cette radicalisation, ils peuvent voir un peu le processus. Dans l’enquête, j’ai aussi créé des faux comptes, sur TikTok notamment, pour voir après combien de temps, on tombait sur des vidéos masculinistes. Et ma conclusion c’était moins de 15 minutes.
Vous touchez à pas mal d’outils numériques. En quoi ça vous aide dans vos enquêtes ?
Ca m’intéresse parce que je pars du principe qu’internet, c’est un peu un miroir grossissant de notre société. Et regarder cette loupe permet parfois de mieux comprendre la société. Je m’intéresse aux trends sur TikTok, par exemple parce que même des tendances un peu bêtes, ça veut dire quelque chose. Donc je passe beaucoup de temps sur les réseaux sociaux. Je fais des catégories, j’ai des mots-clés que je cherche assez souvent, je fais aussi pas mal d’OSINT (Open Source Intelligence Investigation, ndlr). En fait, c’est de l’investigation en source ouverte, c’est tout simplement le fait de dire que je fais de l’enquête avec des choses qui sont déjà accessibles sur internet, des bases de données qui existent déjà, des comptes.
Finalement, c’est une étude du comportement ?
Oui et de discours aussi. Par exemple les masculinistes vont beaucoup utiliser des discours pseudo-scientifiques en disant selon tel étude, bah en fait l’étude elle existe jamais, tu la trouves jamais. Ou alors il y a le truc qu’une étude scientifique en fait tu peux un peu lui faire dire ce que tu veux parfois. Pareil sur les sondages, les statistiques, etc. Donc il y a aussi cette exigence de ramener l’église au milieu du village et de dire, en fait, là, on parle de telle étude, c’est dans tel contexte. Et plus, à mon sens, on a d’éléments, mieux on peut comprendre.
Et que pensez-vous de l’intelligence artificielle ?
Moi je suis très anti-IA générative parce que malheureusement l’IA est devenue un outil et une arme très forte pour humilier, dénigrer, harceler, notamment les femmes. L’exemple le plus prouvant, c’est quand entre Noël et Nouvel An, Grok, donc l’intelligence artificielle de X, d’Elon Musk, a généré 3 millions de photos dénudées de jeunes femmes et jeunes filles, mineures parfois. L’IA peut être une technologie très intéressante dans des domaines scientifiques, pour traiter des grandes bases de données. Par exemple, il y a des journalistes qui l’utilisent pour traiter les happychains files. Mais quand elle est donnée sans éducation à un grand public, en disant tiens, maintenant tu peux dénuder toutes les photos de meufs que tu veux, il y a un problème.
Pour moi, toute nouvelle technologie doit venir aussi avec une forme d’éducation, de sensibilisation sur pourquoi c’est cool, mais aussi pourquoi ça peut être un danger, comment on fait pour s’en prémunir. Et là, je pense qu’on n’est pas prêts pour la vague de cyberviolence qui en découle. Il va falloir qu’on s’en occupe, sérieusement, je pense.
Propos recueillis par Justine FOULON



